30.08.2007

Philip Ricci - Nouvel intérieur du Mans

    

Beau bestiau massif et très mobile, semblant doté d'un shoot plus que correct. Il aura la tâche de remplacer Eric Campbell... J'apprécie beaucoup l'alternance de séquences de déménagement charognard sous les panneaux et de séquences de shoot extérieur, parfois pris hors de rythme, "à vide"... 

28.08.2007

Gregor Beugnot et le "jeu sans annonce" - 2

                                              

Mamoutou Diarra (Elan Chalonnais)                                               Jermaine Guice (Elan Chalonnais)

Posons à titre d’hypothèse que l’idée avancée par Beugnot de ce jeu sans annonce provient peut-être d’un constat qu’il avait émis dans un précédent entretien accordé avec Basketnews (en dialogue avec Claude Bergeaud, si ma mémoire est bonne, ou bien avec Jacques Monclar peut-être...), constat selon lequel nombre d’Américains arrivant en France pour percer au niveau international manquaient parfois de la culture tactique la plus élémentaire : ils ignoraient, par exemple, qu’en situation de contre-attaque, le schéma orthodoxe commande au meneur de remonter la balle tandis que les ailiers courent dans les couloirs, tout simplement parce que c’est, dans la plupart des cas, le schéma qui permet de conclure par un panier marqué, malgré de possibles retours en défense adverses. Beugnot aura peut-être tiré les conséquences de ce constat : étant un entraîneur professionnel avant d’être un formateur spécifique, il devait non pas chercher à initier les joueurs tactiquement immatures à des notions que les autres mettent plusieurs années à bien assimiler, mais jouer sur la spontanéité brute et sans grande réflexion des premiers. Tel est peut-être le raisonnement qui a présidé au recrutement d’Everett, dont Beugnot dit sans fard :

« Si on revient un an en arrière, je ne l’aurais pas pris. C’est le prototype du joueur qui peut exploser dans notre jeu et dont on a besoin. Il a toutes les passes, et c’est rare. Il a la première passe lobée de contre-attaque, la passe tout-terrain tendue, la passe de fixation dans les petits espaces ;etc. C’était parfait pour nous d’avoir un joueur de provocation et d’espaces. Mais je ne suis pas persuadé que si tu mets Terrell [Everett] dans une équipe où le jeu est très structuré, très strict, il ait la même rentabilité. »

Il s’agissait donc d’exploiter à fond la spontanéité de certains, tout en les encadrant un minimum, d’une part par une hiérarchie entre joueurs au sein du groupe, et d’autre part en n’abandonnant pas non plus toute notion de structure dans le jeu, au contraire. Le groupe est constitué, pour Chalon, de trois vieux briscards rompus aux joutes de la Pro A : Guice, Best et Lear, de trois joueurs qui doivent confirmer leur niveau : Mamoutou Diarra, Laure et Everett, et de trois jeunes dont il importe d’achever la formation pour en faire des joueurs accomplis. Là encore jouera un facteur psychologique : le sentiment de progression des uns aidera l’ensemble du groupe à déployer son jeu, et en retour le jeu, souple et structuré à la fois, permettra l’épanouissement des qualités individuelles déjà décelées ou pressenties chez l’un ou l’autre. Cercle vertueux, s’il en est !

Beugnot revient ensuite, dans le fil de cette passionnante interview, sur l’origine de cette idée un peu folle de jeu sans annonces de systèmes. Il y avait une volonté d’éviter la lassitude par rapport à l’exécution de systèmes préétablis, donc d’augmenter tout simplement le plaisir de jouer, mais aussi d’augmenter l’intensité de jeu, en rendant chaque seconde du temps d’attaque plus dense et plus « pesante » :

« Il faut un jeu qui pèse depuis la première seconde, dès le rebond défensif, jusqu’à la vingt-quatrième seconde. »

Pour cela, Beugnot s’appuie sur deux éléments : la connaissance de quelques fondamentaux, de quelques « structures » minimales de jeu d’une part, et la lecture des systèmes de défense adverses. Le jeu offensif sera déterminé en fonction du système défensif adopté par l’adversaire : voilà où, intellectuellement, Beugnot me semble proprement génial : il renverse la notion d’imprévisible, en partant du constat simple que la position d’une défense est nécessairement antérieure de quelques fractions de seconde au commencement d’un mouvement d’attaque. L’attaquant peut donc décoder cette défense et proposer un mouvement offensif parfaitement adapté à cette défense, donc imprévisible pour le défenseur. Bien sûr, Beugnot mise ici sur une lecture de jeu à peu près parfaite de la part de ses joueurs, sur une réactivité, sur un sens du kairos particulièrement affûté. Il n’y aura plus exécution de plans globaux programmés à l’avance (car ces systèmes parfois échouent, et l’attaquant doit alors improviser dans l’urgence pour créer une situation de shoot à peu près propre : il perd alors l’initiative du jeu au profit de la défense), mais invention, en temps réel, de solutions circonstanciées.

J’ai parlé à l’instant de « structures », de fondamentaux. Il convient alors de bien distinguer, dans la démarche de Beugnot, les structures, des systèmes. Ce que Greg Beugnot appelle « structure », « jeu structuré », c’est très certainement un nombre conséquent de petits schémas fondamentaux bien plus simples que les systèmes, exécutables à deux ou trois joueurs (sans doute l’entraîneur de Chalon pense-t-il à des situations comme le pick and roll, ou encore le principe de fixation à l’intérieur puis transfert du ballon à l’extérieur vers un shooteur démarqué), et combinables à l’infini entre eux. Il convient donc de remarquer que Beugnot ne détruit pas toute notion de tactique, mais qu’il reprend à nouveaux frais les fondements mêmes de toute culture tactique dont le raffinement terminal produisait le jeu par systèmes. Puisqu’il est question, comme en musique, d’improvisation, d’invention en temps réel, celles-ci ne se font jamais ex nihilo, mais toujours à partir de grilles de jeu initialement déterminées, sur des mélodies connues et sur le vécu propre au joueur (de guitare ou de basket, la remarque vaut dans les deux cas !). Beugnot amorce ici les linéaments d’une synthèse tout à fait concevable entre le basket de club et le basket de playgrounds, ce dernier pouvant parfois mettre en oeuvre des systèmes d’écrans, de pick and rolls, de fixations relativement élaborés entre joueurs ayant une certaine expertise.

Beugnot, rappelant les difficultés initiales vécues lors de la mise en place du nouveau type de jeu, précise toutefois qu’il rajoute peu à peu certaines options dans le jeu. Après avoir travaillé l’esprit du jeu, il peut maintenant affiner son travail en recourant à des mixtes de jeu sans annonce et de jeu systématisé. La réussite de la méthode nouvelle adoptée à Chalon tient à la confiance que chaque joueur aura en lui-même et en sa propre capacité de lecture de la défense qui lui est proposée. Le facteur psychologique est primordial : l’attaquant doit avoir une grande confiance et se persuader qu’il conserve bien l’initiative, malgré le fait que c’est lui qui s’adapte à la défense le premier, et non l’inverse. C’est encore un facteur psychologique qui prime pour déstabiliser le défenseur : celui-ci doit avoir l’impression d’être face à un mouvement de jeu imprévisible, il doit avoir l’impression d’intervenir toujours déjà trop tard, comme à contre-temps, du fait même qu’il est privé de l’espèce d’anticipation qu’il peut habituellement avoir du mouvement d’attaque qu’il doit stopper. Le défenseur doit se sentir face à un déluge d’informations tactiques inédites, et son entraîneur ne saura pas plus que lui quoi faire : quand l’entraîneur de l’équipe qui défend comprend le type de jeu qui se met en place, il est déjà trop tard ; en outre, comme l’explique Beugnot, le principe d’adaptabilité offensive (appelons ainsi cette philosophie d’attaque par primauté accordée à la lecture de la défense adverse) oblige l’entraîneur adverse à un coaching désastreux du type : « Faites ça [en défense] mais, attention, puisque vous allez faire ça [ tel geste défensif], ils vont faire ça [nouvelle manière d’attaquer, en réponse à la nouvelle défense] », qui n’est rien d’autre qu’un cercle vicieux, d’un strict point de vue logique, et qui créera l’impression permanente, pour le défenseur, d’être en retard et non pas en avance, en anticipation par rapport à l’attaquant.

Imprévisible se dit, en langage basket « inscoutable », et tel est bien le jeu de Chalon, à en croire Beugnot et les coaches défaits qui ont eu l’honnêteté de lui confier leurs impressions :

« Certains nous répondent franchement que c’est inscoutable, que les joueurs ne sont pas prêts à recevoir autant d’informations en aussi peu de temps, etc. Tous les samedis on nous oppose des stratégies différentes [...] On peut arrêter certaines phases mais comme l’idée est d’agir en fonction de la défense adverse, on sait s’adapter. Le Havre, par exemple, a changé sur tous les écrans. Ça nous a embêtés vingt minutes et à la reprise, on a fait un gros écart. » La raison de fond est la suivante : on n’oppose pas de simple recette, de « truc », à un processus en perpétuelle création, en perpétuel fonctionnement. Et il n’est pas pensable de croire pouvoir s’adapter en retour à un processus d’adaptation, puisque, comme nous l’avons déjà dit, c’est la défense qui est première, est qui existe avant que l’attaque ne vienne s’affronter à elle (à moins de vouloir concéder des paniers faciles bien sûr, en défendant à la Bruno...). Bref, c’est l’adaptation elle-même qui donne le sentiment, paradoxalement, d’avoir l’initiative, c’est la secondarité qui semble primer.

Notons une dernière conséquence bénéfique pour les joueurs attaquant en suivant ce principe d’adaptabilité offensive, conséquence énoncée par Beugnot, et qui est, encore une fois, essentiellement psychologique :

« Quand un truc marche bien sur le terrain, il y a des regards vers le banc parce qu’ils sont contents de ne pas être dominés individuellement, et ce grâce au système. » [ici, « système » signifie ce que nous avons appelé le « principe » de Beugnot, cette création de jeu par adaptation à la défense proposée.]

L’avantage de cette méthode est d’abord psychologique, mais cet ascendant psychologique détermine l’ensemble du jeu, au final : il se crée un différentiel de confiance entre l’attaquant, pour qui augmente la confiance de soi puisqu’il n’a pas le sentiment de subir une défense individuellement, et le défenseur, qui a l’impression que la défense qu’il propose en retour est constamment en retard.

Le plaisir de lire cet interview était tout intellectuel, dois-je avouer finalement. Les risques de la méthode Beugnot de ce début de saison sont énormes : risque qu’un coach meilleur que d’autres parviennent à trouver quelques clés, ou bien « la » parade, risque qu’une blessure vienne troubler l’harmonie et la complémentarité des joueurs, risque que le différentiel psychologique entre attaquant et défenseur ne soit pas si efficient que cela dans le cours du jeu, etc. Mais quelle ingéniosité de la part de l’entraîneur de Chalon ! Quel culot ! Bien sûr, il est le premier à reconnaître que cette méthode ne représente pas forcément l’arme absolue pour les prochaines années, qu’elle peut faillir par moments. Mais pourquoi ne la retrouverait-on pas dans les années à venir, en alternance avec du jeu de systèmes, sur quelques séquences de jeu, face à des défenseurs spécifiques, un peu comme, symétriquement, la défense de zone, qui permet de soulager les défenseurs face à des talents individuels offensifs trop forts, en prenant le risque de laisser des shoots extérieurs ouverts à l’attaque adverse, est appliquée sur de courts segments de jeu, plus rarement sur des matches entiers ? Laissons le dernier mot, un mot résolument optimiste et qui réaffirme que le basket est un sport d’intelligence (tautologie !), à Gregor Beugnot lui-même :

« Et tant qu’on aura l’intelligence de respecter la lecture de jeu et, surtout, de ne pas être robotisés, on trouvera des solutions. »

Gregor Beugnot et le "jeu sans annonce" - 1

                                                

 

Dans l’excellent hebdomadaire Basketnews figure cette semaine une interview de Gregor Beugnot qui n’a pas manqué d’attirer mon attention. Plus le temps passe, plus l’attrait que je porte au basket se déporte sur certaines caractéristiques spécifiques à ce sport : l’adresse, la quête du geste parfait, c’est-à-dire totalement efficace, et la culture tactique en situation de 5 contre 5 sur un terrain de dimensions relativement modestes. Intelligence de jeu et excellence technique sont, plus que l’aspect athlétique de ce sport, les dimensions qui m’ont toujours paru les plus attrayantes. Or il se trouve que l’interview de l’entraîneur de Chalon, actuel leader de Pro A avec Roanne, manifeste particulièrement bien la première de ces qualités. Et pour cause, passant peu à peu, au fil de l’interview, des généralités les plus répandues sur la pratique du basket actuel (les Ricains sont des ânes sur le plan tactique, les petites équipes battent les grosses, en ce moment, etc.) à des précisions sur la philosophie d’ensemble qu’il entend déployer avec son équipe, Beugnot explique qu’il a mis en place un jeu « sans annonce de systèmes »...

Comme nous l’avions déjà évoqué, le basket se pratique très souvent à l’aide de systèmes, qui sont des plans de jeu prévoyant les mouvements des joueurs, et un jeu de passes permettant, au terme de son exécution, de trouver une position d’où il sera facile de tirer pour marquer. Il s’agit d’éliminer les défenseurs adverses par la vitesse, le déplacement (des joueurs, mais aussi et surtout de la balle) et la tactique, afin qu’un joueur se retrouve, au final, démarqué, « ouvert », pour déclencher un tir. Si l’on parle de « système », c’est en raison de la complexité et de la cohérence organique que l’ensemble présente. Le jeu par systèmes nous laissait finalement penser que le joueur qui participait à son exécution, jouait au basket tout en étant lui-même joué par un ensemble supra-individuel. Subtile modulation entre la pensée inconsciente, en fait pré-déterminée par l’entraîneur, d’un collectif d’une part, et les qualités individuelles de chaque joueur d’autre part, le jeu par systèmes nous avait paru illustrer parfaitement ce que Gadamer disait du jeu dans Vérité et Méthode.

Concrètement, cela signifiait que chaque équipe disposait d’un certain nombre de systèmes, élaborés par l’entraîneur et mis en place lors des entraînements, et que chaque attaque menée par une équipe pouvait débuter par une « annonce » de système, lorsque le meneur fait signe à ses quatre acolytes, par un chiffre prononcé ou un geste précis, que tel ou tel des systèmes supposés connus de tous les joueurs, sera utilisé lors de la phase d’attaque de 24 secondes.

Le petit jeu auquel se livreront alors entre eux des entraîneurs rivaux sera de se renseigner, par l’obtention de vidéos par exemple, sur les systèmes employés par les équipes qui seront affrontées lors des matches à venir. Cela implique également d’analyser les qualités et les défauts des joueurs adverses, de repérer les préférences des uns pour anticiper sur leurs choix de jeu (par exemple : savoir qu’un joueur qui attaque le panier préfère dribbler sur sa main gauche et donc attaquera par la gauche le plus souvent), ou les faiblesses des autres, pour pouvoir exploiter ces failles (laisser libre à trois points un mauvais shooteur de loin, pour se concentrer sur un autre joueur plus menaçant, en « venant en aide » en défense). C’est ce que l’on appelle le « scouting ». Loin d’asphyxier le jeu, cette pratique de renseignement et d’anticipation permet au contraire de le pousser à innover en permanence, à adopter de nouveaux systèmes, sans se contenter d’appliquer des « recettes » invariables et stéréotypées. Elle permet le raffinement du jeu, lorsqu’elle est habilement pratiquée, et peut donner lieu à des guerres tactiques entre coaches lors d’un match, ne serait-ce que dans le choix des cinq hommes qui commencent le match, et plus encore dans celui des cinq joueurs qui finiront la partie.

Ces systèmes permettent, dans l’absolu, de faire jouer l’équipe quelle que soit la composition du cinq aligné sur le terrain. Ils présupposent une certaine interchangeabilité, une substituabilité des joueurs, pour peu que les talents entre hommes du cinq majeur (qui n’est pas toujours, dans les faits, celui qui commence les matches, mais plutôt celui qui les finit) et hommes jouant en sortie de banc ne soient pas trop inégaux entre eux.

C’est tout le contraire de ces traits généraux du basket moderne que Greg Beugnot a mis en place depuis le début de saison avec Chalon. Au jeu avec annonce de systèmes, Beugnot préfère un jeu structuré, mais n’engageant pas de schéma global systémique préétabli lors de chaque phase d’attaque. A cette relative interchangeabilité des joueurs, au principe d’homogénéité des compétences, Beugnot préfère parier sur la complémentarité des profils de joueurs. Avec Beugnot, les joueurs n’obéissent pas aux systèmes, ils les créent en temps réel. Non pas exécution, mais invention. Voyons dans le détail des réponses données par Greg Beugnot à Fabien Friconnet, journaliste de Basketnews, en quoi ces choix en apparence suicidaires se retrouvent payants et pourraient bien continuer de l’être pour encore quelque temps. En d’autres termes, montrons que Beugnot, en prenant les risques qu’il prend, est au moins astucieux, sinon génial...

Première singularité notable dans la manière d’appréhender le coaching : Beugnot a bâti un jeu cohérent par rapport aux qualités des joueurs, ayant par ailleurs choisis ceux-ci en raison de leurs aptitudes spécifiques dans tel ou tel secteur du jeu : Jermaine Guice pour le scoring et la mène, ou encore Geoff Lear et Mohamed Koné en raison de la complémentarité des deux joueurs dans le secteur intérieur, par exemples. Ce sont les individus dotés de certaines qualités spécifiques qui vont eux-mêmes dicter ou non l’adoption de la manière de jouer. Ceci constitue une réponse située à égale distance de deux excès commis, d’ailleurs, dans les mêmes équipes, parfois. On se souvient du ridicule consommé dont avait preuve le staff de Dallas en tendant à Antoine Rigaudeau, il y a quelques années, un livre de plusieurs centaines de pages contenant tous les systèmes prétendûment employés par Dallas, et en demandant au joueur de l’assimiler pour pouvoir jouer. La démarche était doublement sotte : on était encore dans l’époque du Dallas run and gun, au fonctionnement fort peu systémique, et tout entier bâti sur l’association de Nowitzki et de Nash, d’une part, et d’autre part Dallas n’a jamais su utiliser les qualités naturelles de shooteur de Rigaudeau. Le joueur, utilisé à contre-emploi, aurait dû assimiler des systèmes dont les faits réfutaient chaque soir ou presque la pertinence et l’utilité. Il eût mieux valu reconnaître clairement qu’il y avait eu une erreur de recrutement, pour éviter de sombrer dans une situation aussi grotesque et aussi peu respectueuse du « Roi »...

Beugnot énonce ensuite les grands principes de sa philosophie du jeu : cohésion, hiérarchie, et dynamique, autrement dit : organicité, organisation et fluidité dans les relations entre joueurs sur le terrain. Et Beugnot d’enchaîner sur le constat, saisissant, que « Tout le monde se plaît à jouer comme ça. Ils sont heureux de venir bosser dur tous les jours. » Nous le verrons plus loin, cette notion de plaisir, c’est-à-dire de vécu psychologique agréable dans le jeu, est à la fois l’une des conséquences et l’un des nerfs du type de jeu inauguré par le Chalon version 2006-2007. Le plaisir retrouvé, la fin de l’ennui : tel était le souhait de Beugnot pour ce nouvel exercice. Il fallait casser la monotonie, synonyme aussi d’une dangereuse prévisibilité. Au fond, on pourrait dire que Beugnot restitue au jeu sa dimension événementielle, c’est-à-dire cette impression qu’à chaque instant il se passe ou il peut se passer quelque chose de totalement nouveau. Plus précisément encore, Beugnot veut donner à l’adversaire le sentiment qu’il lui arrive quelque chose d’inattendu, et donc le déstabiliser à terme. Il s’agit de donner l’impression que l’équipe pourrait à l’infini improviser des manières de jouer nouvelles, de donner au spectateur, voire au joueur attaquant lui-même, le sentiment qu’une improvisation infinie est, au moins en droit, possible.

Cette façon de fonctionner, confie Beugnot, optimise le rendement de chaque joueur :

« Si ce nouveau jeu marche, les potentiels seront obligatoirement utilisés au maximum. » Chaque qualité, ciblée dès le recrutement chez les joueurs (rebonds, adresse lointaine, qualité de passe, drive, puissance physique...), sera parfaitement déployée du fait que l’équipe a été bâtie sur un principe de complémentarité entre les joueurs. Il est évident que ce principe de complémentarité intègre assez mal les éventualités de blessures de joueurs, pourtant fréquentes en Pro A : chaque joueur trouvant une place essentielle et n’étant pas remplaçable dans sa spécificité, il manquera cruellement à l’équipe s’il se blesse. La rotation obligera l’entraîneur à penser un nouveau type de complémentarité, toujours sans annonce de systèmes. Et la méthode Beugnot 2006 est au fond une prise de risques maximale, une manière de jouer et de gérer un effectif professionnel « sans filet ».

John Linehan - période parisienne

Un dogue au pays des géants

Basketnews avait parlé, pour le décrire, d’un virus, de cet élément actif qui s’insère dans la belle mécanique de votre corps pour tout mettre en désordre, pour y provoquer une destruction irrémédiable. Et la métaphore est juste. Elle l’est d’autant plus après le match qu’il vient de livrer contre un Pau-Orthez certes diminué, mais pas au poste sur lequel défendait John Linehan.

Entrez dans Coubertin, un jour, par curiosité. De préférence une bonne demi-heure avant le coup d’envoi du match, pour voir l’échauffement des joueurs. Passé le petit choc que cela fait toujours de voir une telle densité physique en vrai, épurée de cet incontournable ralentissement des mouvements que la télévision provoque toujours malgré elle, concentrez-vous sur l’équipe de branquignoles qui s’agite en bleu sur l’un des demi-terrains. Oui, oui, c’est ça l’équipe de Paris cette année. Ils ne ressemblent à rien, c’est-à-dire, en fait, à rien de déjà vu. Il y a les deux asperges, Rothbart et Pecherov, dont la renommée est encore à établir, il y a un américain qui semble moins américain que les autres (comprenez : moins arroseur), Altron Jackson, deux mobylettes qui balancent à trois points comme vous un brouillon de dissertation chiffonné dans votre corbeille à papiers, messieurs Corrosine et Parker, deuxième de la fratrie… Vous reconnaissez au passage Victor Samnick, vu au All Star Game en décembre, un des joueurs français les plus rentables à l’évaluation… et vous apprenez le nom de Bernd Volcic, un autrichien avec de gros, gros, gros biceps.

Et au milieu de tout cela, il y a « le boss ».

Pas plus d’1m75 (mais bien sûr ! qui donc vous a mis dans l’idée cette ineptie qu’il valait mieux être grand au basket ?), mais un corps exceptionnel. Vous voyez les côtes, sous le maillot. Et vous voyez la puissance pure des pectoraux et des bras du personnage. On ne dirait pas, à voir ça, qu’il est passé cet été sur le billard… Il a de toutes petites cannes, très nerveuses, rapides, pour vous faire le coup de la sangsue, et une gueule incroyable. Vous croyez y discerner une certaine bonhomie, un tempérament profondément gentil, et c’est, paraît-il, ce qu’il est réellement en dehors du terrain. Pourtant cet homme est un tueur. Il a fini la saison précédente meilleur défense du championnat de France : comprenez bien le sens d’un tel titre. Il est le prince, le roi des rois, au pays des destructeurs de jeu, il a été adoubé homme qui maintient les matches à moins de 70 points par équipe (ce qu’effectivement, il réussit assez régulièrement). Il est le meilleur joueur du mois de décembre en France, fort de ses prestations défensives, et d’une pointe en attaque à 33 points, à la faveur d’une adresse insolente à trois points.

Contre Pau-Orthez, ce 21 janvier, il a fatigué Fred Fauthoux (1/3 au shoot seulement pour le meilleur shooteur à trois points de France), et horripilé Lonnie Cooper (4/15) pour asphyxier les rampes de lancement de Pau-Orthez, maintenir Pau au rythme improbable d’à peine plus d’un point marqué par minute (24 points en 20 minutes !), et proposé un match solide en attaque (16 points).

Son art réside dans une vitesse de jambes, une agilité et une puissance de bras inégalées à son poste : pour commencer, c’est simple : il pose délicatement l’une de ses mains sur votre hanche quand vous tentez d’organiser péniblement le jeu de votre équipe. Il la garde ainsi posée le plus longtemps possible, et les arbitres ne lui en tiennent pas rigueur. Pendant ce temps, de l’autre main, il essaie de toucher, voire de prendre votre balle (ancien meilleur intercepteur de l’histoire de sa fac, avec plus de quatre interceptions par match, c’est-à-dire au minimum 8 points de volés à l’attaque adverse…), ce qu’il parvient à faire si vous n’êtes pas dégourdi, ou si vous avez abandonné toute lucidité depuis bien longtemps.

Si vous le dépassez par un premier pas parkerien, soyez certain qu’il vous court derrière, et qu’il n’est pas content. Il va revenir s’occuper de vous, c’est promis, sauf si, par malchance, c’est Bernd Volcic et sa défense de handballeur qui s’occupent désormais de vous près du panier…

Il conteste tous vos ballons, obtient parfois quelques faveurs inattendues de la part des arbitres, il sait se mettre en scène, simuler le sentiment d’injustice, faire douter les arbitres, faire hurler d’enthousiasme le public le plus apathique de France, et détruire à petit feu le leader du championnat de France.

Telle est l’œuvre d’un dogue irrésistible au pays des géants, telle est la clé de voûte du système estampillé Gordon Herbert. Si jamais l’on jugeait un coach selon un quotient : « résultats obtenus » divisé par « qualité des joueurs sur le papier », Herbert serait évidemment consacré, tout comme l’année dernière (quoique l’année dernière, la présence de Vébobe et de CC Harrison montrait clairement que Paris n’était pas une équipe d’amateurs…), le meilleur coach de Pro A, quand bien même Paris, suite à l’annulation de sa victoire sur Strasbourg, pour raisons bassement administratives, ne se situe en ce moment que dans le ventre mou du classement.

Mais John Linehan a clairement rappelé que si c’était une déception de ne pas disputer la semaine des as réservée à la ville organisatrice et aux sept premiers du championnat, en revanche il relevait de l’entière responsabilité des joueurs de se qualifier pour les vrais play-offs… Si l’on explicite tous les sous-entendus d’une telle déclaration, le plus évident est que de nombreuses attaques adverses vont encore s’enrayer par l’action mystérieuse d’un virus lors des prochaines journées…