28.08.2007

Mondial Basket 2006: Liban 74 - France 73

 

Depuis samedi a lieu au Japon le championnat du monde de Basketball 2006. Il réunit, dans des salles nippones incroyablement vides et silencieuses, la quasi-totalité des meilleures équipes de basket au monde, parmi lesquelles l'Argentine, championne olympique en titre, les Etats-Unis, surprenants d'application et de rigueur défensive lors des premiers matches de cette édition, la Grèce et bien d'autres. La France devait affronter en poule cinq équipes aux profils très divers: l'Argentine et son jeu léché, rapide, magnifique, transfiguré lors du premier match de la France par la patte d'Emmanuel Ginobili (80-70 pour l'Argentine au final), la Serbie, franchement décevante et incapable de présenter sur le parquet son bataillon de superstars, si ce n'est Igor Rakocevic, irréprochable depuis le début de la compétition, et Darko Milicic, le Nigéria, véritable machine musculaire à lutter sous les paniers, menée par Ime Udoka, et enfin les soi-disants petits poucets du groupe: le Liban et le Vénézuela. Le Liban a connu une préparation chaotique, cet été. Obligée de partir s'entraîner en Jordanie, cette équipe de joueurs talentueux jouant, pour la plupart, dans le championnat libanais, passait parfois plus de temps à se renseigner sur les familles des joueurs et l'état du pays soumis aux bombardements intenses de Tsahal, qu'à s'entraîner sur les parquets. Hier, les libanais, après avoir gagné contre le Venezuela puis lourdement perdu contre l'Argentine et la Serbie, avaient préféré annuler une séance d'entraînement pour faire du shopping. C'était jeter l'éponge avant même d'être monté sur le ring, et c'était aussi, de la part des joueurs du pays du Cèdre, sous-estimer leur propre niveau de jeu, et les faiblesses françaises...

 

Il y avait depuis le début de ce Mondial beaucoup de présomption dans le camp tricolore. Il semblait acquis pour tout le monde qu'après une fort honorable défaite tricolore contre les Argentins, réputés « imprenables » (mais j'attends encore de voir les hommes de Ginobili face à une équipe américaine bien meilleure que lors des dernières compétitions internationales), et un match difficile contre la Serbie, la France déroulerait son jeu, sa puissance physique et triompherait sans souci du Nigéria et du Liban. La situation s'est révélée bien plus compliquée, dans les faits. Il a fallu un nombre incalculable de paniers près du cercle manqués par les Nigérians pour que la France gagne avec un matelas apparemment confortable d'une dizaine de points. La faillite de nos shooteurs, à l'exception peut-être de Mamoutou Diarra, adroit et très présent, malgré son rappel en catastrophe dans l'équipe (après la blessure de Tony Parker, Diarra a été invité à repartir de Chalon pour retrouver les salles nipponnes), cette faillite semble délicate à corriger. Foirest ne retrouve pas la petite sensation qui différencie le tir réussi du simple shoot approximatif, Gomis tarde à se mettre en route, et Gelabale est encore inconstant.

Ces jours derniers, les joueurs du Liban étaient tellement heureux de jouer contre la France qu'ils ont demandé aux joueurs tricolores des autographes et ont pris des photos avec eux. De plus en plus, une fausse note s'entendait, toujours plus discordante, qui allait précipiter le jeu des Bleus dans la plus stridente des cacophonies.

 

medium_el-khatib.jpgSi la France débute très correctement son match, grâce à la présence de Fredéric Weis au rebond et au scoring, les faiblesses ne tardent pas à être entrevues: la France laisse Fadi El-Khatib marquer des paniers de raccroc, le Liban est opportuniste et parvient, malgré le déficit physique affiché face aux Bleus, à exister dans le match. Les shooteurs bleus déjouent (3/24 au total dans le match, à trois points), et l'activité de Florent Piétrus, exceptionnel au milieu de ses partenaires médiocres, ne suffit guère à revenir au score. A la mi-temps, l'addition est lourde: 43-30 pour l'équipe du tigre du Liban, El-Khatib. Vogel, Samaha, Fahed, Beshara Feghali complètent, au rebond et au score, l'activité incessante de leur coéquipier emblématique. Cet El-Khatib, déjà auteur de 35 points contre le Vénézuela lors de la première victoire libanaise dans ce Mondial, est un seigneur. Il tente tout, suit ses ballons, utilise sa phénoménale puissance pour aller enfoncer les intérieurs français, marque sous le panier, shoote, ne tremble pas aux lancers-francs (8/9 sur l'ensemble du match). Pour tout dire: il fascine. Ce n'est finalement pas à tort qu'on l'a proclamé deuxième meilleur joueur d'Asie, juste derrière un certain... Yao Ming, et il n'est pas étonnant qu'El-Khatib ait été drafté en NBA, même s'il n'y est pas (encore?) allé.

En deuxième mi-temps, ce n'est que par intermittences, et toujours dans le sillage de Florent Piétrus, réellement excellent, que la France fait parler son potentiel physique, se perdant, le reste du temps, dans des options de tirs lointains. Si les tirs étaient bel et bien ouverts, était-il néanmoins raisonnable de continuer à arroser ainsi, espérant que, par miracle, l'adresse de Laurent Foirest reviendrait? Le décalage de Diaw à l'aile n'a pas non plus semblé probant, puisque cela a mené le joueur de Phénix, d'habitude plus que convaincant dans un rôle d'ailier-fort, à prendre des shoots à trois points qu'il n'a pas convertis en paniers.

Les Libanais subissent, mais tiennent bon, grâce aux lancers-francs, quelques paniers à trois points et finitions près du cercle permettant de rester dans le match. Ce n'est que très tard dans le quatrième quart temps que la France mène à nouveau au score, mais elle laisse coupablement El-Khatib, intenable, continuer à provoquer et à marquer. Le tigre de Beyrouth produit beaucoup de jeu, medium_Fadi_El-Khatib.jpgil a du déchet, mais le pari de la carte blanche qui lui est laissée finira par payer.

À la 39ème minute du match, Diaw prend le match en main et marque quatre points; la France égalise à 68 partout. Mais le Liban ne peut plus perdre, et score à trois points. Après quatre-lancers francs des Bleus, c'est l'intérieur Joseph Vogel, sorte de Matt Geiger libanais, qui marque et obtient un lancer de bonification. Un ultime tir à trois-points de Laurent Foirest n'y change rien, et il faut alors bel et bien admettre que le cataclysme a eu lieu: le Liban l'emporte sur la France 74-73...

 

Félicitations aux joueurs libanais, voilà ce que tout le monde a envie de dire, en délaissant notre habituel chauvinisme. Et félicitations à ce diable d'El-Khatib, qui a subi la défense de nos meilleurs chiens de garde (Gelabale, Mickaël Piétrus), mais est parvenu à produire une énorme prestation offensive – 29 points au total. Il semble que le Liban soit encore une fois une bénédiction pour la France. Car n'ayons pas peur de le dire: si cette équipe de France est réellement moins forte qu'on ne le pensait, c'est peut-être une bonne chose que ce soient nos amis libanais, et non pas par exemple les Etats-Unis ou le cauchemar grec, qui nous le montrent dans le jeu. Et si la France, dans l'hypothèse contraire, a encore de belles choses à réaliser dans ce championnat du monde, c'est la traversée d'une épreuve comme cette défaite qui permettra au groupe de se souder et d'emmagasiner ce fameux « vécu » qu'on ne cesse d'exiger des joueurs sans toujours leur donner le temps de l'acquérir, ni le reconnaître quand il est bien là (ainsi de ces journalistes qui ont pu dire que Belgrade 2005 est un « début » de vécu commun pour le groupe... j'y voyais déjà, pour ma part, une forme d'accomplissement).

Je vous dispenserai, pour finir, des corrélations entre sport et politique que l'on s'empressera de signaler à propos de ce match, et je préfère saluer l'orgueil de ces hommes libanais, et leur talent, étant bien convaincu qu'un tel match n'aurait jamais pu être gagné par les Libanais s'ils n'avaient montré, outre leur coeur immense, leur technique et leur culture tactique.

 

Les marqueurs de la rencontre:

LIBAN: Fahed: 10 pts; Abdel-Nour: 2 pts; El-Khatib: 29 pts; Beshara-Feghali: 11 pts; Vogel: 9 pts; Tawbe 2 pts; Samaha 7 pts.

FRANCE: Bokolo 3 pts; Gelabale 8 pts; Diaw 13 pts; F. Pietrus: 13 pts; Weis: 10 pts; Gomis: 8 pts; M. Pietrus: 2 pts; Diarra: 8 pts; Foirest: 8 pts; Petro: 2 pts.